[Éditorial] Les critiques du dimanche

5 août

 François Boizé, le réalisateur franco-américain qui avait mauvaise haleine, osons le dire, sortait un film par an, de qualité moyenne pour un public moyen. Peu importe, il était de bon ton de les voir, d’en dire du bien autour de nous et de les oublier dans notre sphère privée, un peu comme une religion. Il existe d’ailleurs de nombreux autres points communs entre les croyances divines et le cinéma. Un critique pourrait être comparé à un prêtre tant il sermonne la bonne parole et remet peu en cause sa propre paroisse. L’injonction « Venez, il y a du bon, voire du très bon dans tous ses films » revient à déclamer pour un maçon « Faites-nous confiance, on va vous la monter en trois jours votre maison ».

 Le beau Serge Maudit, avec ses cheveux grisonnants et ses lunettes chics, était au premier rang en contemplation – à moins que ce ne fusse l’épaisseur du verre qui faisait ressortir ses yeux – devant François Boizé. Ce n’était pas la prime rencontre entre les deux hommes, c’était parfaitement perceptible, ils se connaissaient tant que le critique arborait un air complice permanent comme si le dernier long-métrage de son ami Balle de match à Londres se prolongeait tel un échange sans fin. Serge écoutait François, François abreuvait la salle de ses explications et répondait gentiment aux questions du public parisien, sans prétention. Il y avait bien longtemps que son œuvre l’avait dépassé et enseveli. 

 À gauche de Serge, siégeait un autre critique, barbu, qui acquiesçait continuellement, habillé en professeur d’université. Lorsqu’il se leva pour questionner le cinéaste, Serge prit conscience de sa présence. L’inconnu de l’ACQ (Association pour les Cinémas de Quartier) élabora une phrase si alambiquée, mélangeant contexte social et opinions personnelles, que personne ne perçut une question dans son propos, ce qui permit à Boizé de briller en demandant « Oui, et quelle était la question ? ». S’ensuivirent quelques rires consensuels, moment précis auquel Beppe Rumore se leva et décida de ne plus assister aux rencontres avec ces monstres du cinéma.

*

 Beppe Rumore, né un quatorze juillet en Italie en lieu et place de la fille qu’attendaient ses parents, adorait le cinéma mais il n’aimait pas qu’il soit violenté, que l’on fasse de lui seulement un spectacle au même titre que le football. Il trouvait que sa compagnie était douce et qu’elle l’aidait à vivre plusieurs vies, à imaginer ce qu’est celle des autres, à les comprendre, à voyager. Cela faisait sans doute de lui un bobo, bien qu’il ne fusse ni bourgeois, ni bohème, mais cela ne le dérangeait pas de passer pour tel aux yeux de personnes qui ne faisaient jamais l’effort d’empathie. Pour lui, Le beau monde était un film dans lequel la jeune femme découvrant la vie et l’amour avec un jeune homme aisé ne voyait le mal nulle part et apprenait doucement à devenir quelqu’un. Quand venait le samedi soir, il n’en ressentait aucune fièvre et regardait un classique du septième art tranquillement chez lui. Oh, il avait bien essayé d’aimer les mêmes vieux films que tout le monde, ceux que lui avaient conseillés les vieux critiques qui avaient tout vu et tout compris, mais rien n’y avait fait. Il ne voyait toujours pas l’utilité de constater que dans ce western à Atlanta, la lumière était particulièrement soignée ou que dans ce film de gangsters, la cruauté était partout. Il laissait cela à un spécialiste aux arguments en béton, aux pieds figés dans la même matière, l’empêchant d’aller de l’avant.

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